Sonia Saroya et Edouard Sufrin
Dérives, 2020
Extraits philosophiques, boîtiers de dérivation, acier inoxydable, circuits électroniques, haut-parleurs
Courtoisie des artistes
” On s’appelle Sonia Saroya et Édouard Sufrin, on travaille ensemble depuis une bonne dizaine d’années. On présente deux œuvres dans cette exposition, les Lucioles et les Dérives. Les Dérives, qui sont installées à l’extérieur devant le Centre culturel, sont des dispositifs sonores qui piochent aléatoirement des voix. C’est un projet qui a évolué au fur et à mesure de ses présentations. Il prend toujours l’apparence d’un boîtier de dérivation électrique, que ce soit un vrai boîtier, comme un ready-made ou des boîtiers un peu déformés en céramique. À chaque fois, il y a une collection de samples, d’échantillons sonores, qui sont collectés. Quand on participe à une nouvelle exposition, on retourne chercher des nouvelles conférences ou des nouveaux contenus pour enrichir la compilation et faire une sélection qui résonne avec l’axe de l’exposition, ou les travaux des autres artistes, ou ce que nous y montrons.
On a commencé à réaliser ce type d’installation avec des parcours dans l’espace urbain, où des dispositifs étaient glissés dans des soupiraux. En nous posant la question : « où est passée la philosophie ? », on a imaginé qu’elle pourrait être amenée à devoir se cacher dans des caves pour persister. L’idée est d’aborder des sujets sérieux en les ramenant à un endroit d’autodérision.
Les voix sont donc plutôt celles de penseur·euses, des chercheur·euses, des philosophes… Elles vont se mélanger avec des voix et des rires d’enfants qu’on a pu enregistrer, notamment pendant des résidences ou des actions pédagogiques. D’autres sons comme ceux qu’on peut entendre si on passe près d’une armoire électrique fait le lien avec la boîte de dérivation. Mais c’est aussi l’idée de dériver dans la pensée et de faire un petit clin d’œil à la dérive psycho-géographique. C’est la collision entre les sons qui crée du sens. L’idée, c’est d’amener les voix à se répondre, mais sans les maîtriser complètement.
Ici, on s’est basé sur les retranscriptions des entretiens réalisés avec les artistes de l’exposition en essayant de dégager les grandes thématiques et les réflexions travaillées par chacun·e. On s’est vite rendu compte que ce qui est abordé tourne autour du fait d’habiter, d’être ensemble, de faire société, avec la question des manières de résister en suspens.
La question de « qu’est-ce qui fait évoluer la société ? » nous a fait penser à Bernard Stiegler qui rappelle que c’est la transgression qui est le fondement même du fait qu’on avance. Ça vient reconnecter les choses entre elles. Il y a aussi pas mal de choses sur le rapport à l’image, l’image de l’État, la création… Plusieurs extraits d’Annie Lebrun parlent d’une colonisation des esprits par les images. Elle entre en dialogue avec Georges Didi-Huberman qui lui-même évoque cette image de la nuit qui en fait représente la censure. Dans la continuité, la question d’une autorité ou d’un pouvoir dominant est posée.”
Andréa Spartà
Maybe we could be towers just for one day, 2025
Fusées d’artifices, cartons
Courtoisie de l’artiste
“En général, je travaille toujours par association d’éléments, avec beaucoup d’objets que je trouve ou que j’achète, je fais très peu de mes mains… Je cherche toujours cette espèce d’évidence à un moment où, juste par la manière qu’a un objet d’exister dans l’espace, il va se charger d’une forme de récit et de mélancolie. Quand je compose les pièces, je pense à une nature morte : à la présence des choses, à trouver le bon équilibre pour transmettre la présence qui m’intéresse et écarter celle qui m’intéresse moins.
Il y a une disjonction, quelque part, qui se fait entre « pourquoi est-ce que ça existe ? » et « qu’est-ce que ça convoque, qu’est-ce que ça dit, et qu’est-ce que ça produit ? », à la fois positivement et négativement. Au sujet de la mélancolie qui est très présente dans mon travail, j’avais entendu un colloque à la radio sur la question et quelqu’un a dit quelque chose que je trouvais très juste : la mélancolie est une maladie qui permet de voir les choses telles qu’elles sont. Je me retrouve beaucoup là-dedans. C’est une forme de désabusement face au réel, une façon de le percevoir non plus comme un ensemble de nomenclatures (par exemple : une bouteille qui va être génériquement une bouteille, etc.) mais comme le moyen d’accéder émotionnellement à la réalité d’une chose dans l’espace. On prend du coup conscience qu’on est aussi une chose dans l’espace, et qu’on n’est, par exemple, pas plus important qu’une bouteille ou de quoique ce soit qui nous entoure dans l’espace. Il y a une forme de de vanité, presque un memento mori [lit. Souviens-toi que tu vas mourir], dans cette perception du réel qui m’intéresse beaucoup. J’ai l’impression que la mélancolie se situe exactement là, avec beaucoup d’enchantement mais très désabusé.
La célébration a commencé à m’intéresser exactement autour de ces questions-là. Au début, je me suis intéressé à l’ornement. Si un objet banal est orné, il devient remarquable. Il y a quelque chose de purement « gratuit », de non-utilitaire, comme une sorte de manifestation d’existence. On orne juste pour orner, comme on existe sans raison réelle, juste parce qu’on existe. Petit à petit, cette question m’a emmené vers un intérêt pour la célébration sans « but » : le fait de faire une fête avec des ami·es qui n’a pas de résonance particulière avec un événement, mais juste de se retrouver pour le fait d’être présent sur Terre. Et en même temps, il y a un énorme utilitarisme là-dedans, parce dans une société ultra-capitaliste, les fêtes sont des sortes d’exutoires qui permettent d’encaisser les promesses terribles de cette société. Je trouve ça assez tragique.
L’œuvre présentée dans l’exposition s’intitule Maybe we could be towers just for one day [lit. : peut-être pourrions-nous être des tours pendant un jour seulement]. Je considère son titre comme étant presque 50% de la pièce. C’est un commentaire posté sous une vidéo YouTube qui m’avait beaucoup touché. Je trouvais très belle la manière dont c’était formulé. Toute la mélancolie qu’il portait et la trivialité de sa source. Il véhiculait une sorte d’idée de splendeur qu’on pourrait atteindre à un moment mais contrebalancée par la limite du « just for one day » [pendant un jour seulement], de quelque chose qui n’arrivera peut-être finalement pas, ou qui, si elle arrive, sera très temporaire.
J’avais fait une capture d’écran du commentaire, puis l’été est arrivé, il y a eu des tirs de mortier plusieurs nuits autour de chez moi. La célébration est un sujet très présent dans mon travail et les feux d’artifice m’intéressent depuis longtemps. Ce sont des objets de célébration étranges qui permettent à la fois de faire des explosions colorées dans le ciel – que tout le monde trouve a priori belles – et qui vont parfois être détournés pour devenir des sortes d’armes très triviales, avec une idée de lutte et d’opposition. J’ai acheté beaucoup de fusées sans savoir ce que j’allais en faire. Juste ce carton ouvert et la potentialité de cette célébration, d’un « moment de gloire » qui arrivera ou pas, qui est en latence me touche beaucoup.
Je voulais convoquer l’architecture avec l’idée de la tour, qui est le stéréotype d’une espèce de domination, d’un truc le plus haut possible, le plus résistant possible, le plus droit, le plus digne (au sens ultra-patriarcal du terme même), mais qui vient s’ébranler avec ce « just for one day » et cette volonté de peut-être de s’extraire de quelque chose immuable. Il y a cette idée d’une forme de réussite qui est une promesse absurde faite à des gens majoritairement précaires qui vont vivre dans la tour qui porte le nom de quelqu’un qui a priori a « réussi ».
En achetant beaucoup de fusées, quelque chose m’a frappé : tout le marketing est centré sur leur manière de se manifester — l’intensité de la lumière, la couleur de l’explosion, le bruit. Il y a par exemple beaucoup de fusées « sifflantes », uniquement là pour se faire remarquer. Je trouve ça assez beau : ce renversement de l’objet, utilisé non plus pour célébrer mais pour affirmer une présence, avec toute la colère et la rudesse que cela implique. J’ai l’impression que ces coups de mortier reviennent souvent autour du 14 juillet. Ils sont liés à la fête nationale, mais comme si quelque chose se bloquait, une sorte de résistance tragique, lucide dans sa conscience d’échouer. Je ne pense pas que des gens tirent des mortiers pour faire une révolution ; c’est plutôt un besoin d’exister, de montrer une contradiction entre la grande fête nationale et des réalités territoriales qui, elles, ne vivent pas vraiment le rêve de cette célébration.
Il y a aussi un rapport de romantisme avec le feu d’artifice qui m’intéresse. 90 % des téléfilms finissent par un baiser devant un feu d’artifice. Cette idée de promesse est centrale dans cette pièce, dans tous les sens du terme. Ce romantisme peut avoir lieu ou non, mais il reste un état réel, avec la conscience que s’il se réalise, ce sera très éphémère, et qu’il pourrait ne jamais arriver. Tout reste en puissance. C’est un aspect essentiel de mon travail : des choses en puissance, présentes mais jamais totalement dévoilées. Pour moi, c’est assez proche de ce qu’est une forme de vie.
Je récupère simplement les cartons dans la rue. Je les choisis assez neutres, pour qu’ils n’apportent pas de sens supplémentaire, qu’ils soient juste un réceptacle. Je cherche un équilibre formel : que les fusées y trouvent naturellement leur place, sans paraître coincées. Le carton m’intéresse beaucoup car il évoque des choses en puissance : c’est à la fois un objet de passage, de transport, de déménagement… Il contient quelque chose de disponible et de suspendu.
Russell Perkins
Static, 2023
Installation video avec 6 canaux sonores, 9’
Réalisée en collaboration avec Charlie Culbert
Courtoisie de l’artiste
Je m’appelle Russell Perkins. Je suis un artiste américain et j’habite à Londres. En collaboration avec Charlie Culbert, je présente dans l’exposition Static, une vidéo accompagnée d’une bande son diffusée en six canaux. Les images proviennent de célébrations politiques diffusées à la télévision américaine depuis les années 1960 jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit en particulier des moments où l’image devient presque abstraite, remplie par l’explosion extatique des confettis colorés. Le son, en revanche, provient du vent qui souffle dans les feuilles d’un arbre situé devant la fenêtre de ma chambre à Londres et que j’entends souvent quand je m’endors dans mon lit. Un arbre qui est plus ancien que les États-Unis.
Le projet est né de cette idée assez simple que même si l’image et le son proviennent de sources très différentes, leur association donne l’impression que ce sont les confettis qui produisent ce bruit blanc qui ressemble à celui que les anciennes télévisions produisaient lorsqu’elles ne captaient pas les chaines. C’est de là que vient le titre Static.
La météo est politique : le changement climatique agit dans notre système politique. Ici je voulais faire de la politique comme une sorte d’intempérie. La vidéo rassemble des rallyes de différentes présidents américains, Bush, Clinton, Obama, Trump mais aussi d’autres politicien·nes moins connu·es de gauche et de droite. J’ai pris la décision de couper toute image permettant d’identifier le parti politique filmé car ce genre de célébration est plus ou moins identique pour tous. Mon objectif était d’observer avec un zoom ces communautés retransmises par le système de médias de masse, qui donne le cadre à notre vie politique.
Tout se joue dans la distance qui existe entre le son et les images : le faux-semblant, au début, que ce soit un son qui sort de ces rallyes et la distance réelle liée à son origine. C’est un jeu sur l’apparence de ce qu’on voit, de ce qu’on nous dit aussi. Je pense que, d’une certaine manière, l’œuvre invite à une « méreconnaissance », donnant l’illusion que le son proviendrait de ces confettis. Bien sûr, si on regardait les clips originaux, on entendrait des politicien·nes crier ou Bruce Springsteen chanter.
Une autre chose qui m’a motivé à faire cette œuvre, c’est le sentiment de consommer une énorme quantité d’images médiatiques sur la politique américaine, surtout ces dernières années. Je voulais communiquer dans cette œuvre cette sensation d’être au lit la nuit et de ressentir l’écho de toute cette stimulation, la réverbération de ces images. C’est comme enregistrer ça dans ton corps sans pouvoir lui trouver un sens. J’avais cette sensation en me couchant, qui se couplait au bruissement des feuilles secouées par le vent face à ma fenêtre.
Le son complètement saturé rejoue aussi le sentiment que l’on peut avoir dans ces rallyes politiques dans ce moment de catharsis où on a l’impression que tout s’arrête et on n’entend plus rien. Un moment où une particulière vision idéologique pour l’avenir devient presque physiquement présente. C’est-à-dire que tout plan pour le pays ou l’État que ce·tte politicien·ne a proposé, dans ce moment de célébration, semble être un fait réel. Bien sûr, ce n’est pas vrai, iels n’ont pas commencé leur travail, nous n’avons aucune idée de ce qu’iels vont réussir ou non, et la réalité sera différente des promesses politiques. Mais dans ce moment, la vision idéologique pour l’avenir se manifeste dans le présent, dans une dimension physique et matérielle. J’ai voulu, dans un processus d’abstraction, tenter de saisir et d’enregistrer cette force physique.
L’œuvre est présentée sur un grand écran LED, le même type d’écran qui est utilisé dans ces performances politiques pour retransmettre à la foule leurs instants de célébration. Je tenais à utiliser la même technologie pour diffuser la vidéo. Le son a été réalisé avec Charlie Culbert, un spécialiste dans la matière avec qui je travaille depuis plusieurs années. Une chose amusante, c’est que même si l’enregistrement d’un arbre est théoriquement très simple, c’était très délicat de saisir le son de son feuillage. On ne pouvait travailler qu’entre une et quatre heures du matin, quand les oiseaux dormaient et il n’y avait que très peu de trafic dans la rue. Charlie a construit un ordinateur qu’on a posé dans l’arbre, avec un capteur qui lançait l’enregistrement quand il y avait du vent. On a eu besoin de centaines d’heures d’enregistrement pour pouvoir recréer quelque chose qui ressemblait au son que nous avions souhaité, cela nous a pris plus de trois mois !”
Romuald Jandolo
La piste aux émois, 2025
Sculpture en textile et paillettes, 260 x 60 x 37 cm
Courtoisie de l’artiste et de la Galerie Alain Gutharc
“Cette œuvre, La piste aux émois, découle d’une autre œuvre que j’ai faite avec sept personnages suspendus qui portent des costumes à paillettes, chacun avec une couleur de l’arc-en-ciel que l’on retrouve sur le drapeau symbolisant la paix dans le monde ainsi que celui portant l’affirmation des droits des personnes LGTQIA+. Elle s’intitule A la chandelle, la chèvre semble demoiselle. Ce titre parle des apparences selon la façon dont on éclaire les choses. Ces personnages, je les appelle des matassins (de l’italien mattaccino, le « petit fou »), des clowns qui imitent des marches militaires.
Son costume est très évocateur. Il est porté par le Ku Klux Klan qui serait l’itération la plus contemporaine de la reprise du chapeau pointu mais qui s’inscrit dans une histoire jalonnée autant par les pénitents en Espagne, par le Judenhat qui a été imposé aux Juifs après le Concile de Latran en 1215, que le bonnet d’âne que devaient porter les enfants turbulents à l’école. Dans mon travail, je reprends souvent des symboles religieux ou culturels, parfois inscrits dans une histoire de la violence, pour les ramener dans mon domaine, dans mon monde. Je cite souvent aussi par exemple les sœurs de la perpétuelle indulgence, un mouvement né à San Francisco en 1979 dans lequel des militants homosexuels se travestissent en religieuses pour faire notamment de la sensibilisation contre le SIDA.
Mon monde à moi est celui du spectacle. Mon occupation, de mes 3 à 10 ans, était de travailler au sein du cirque familial. J’ai grandi un peu partout en Europe, donc il y a toujours un rapport au syncrétisme religieux, politique ou culturel dans mon travail. Mon histoire a profondément déterminé mon rapport aux masques, aux costumes, à la contorsion. J’utilise le mot contorsion aussi bien en termes physiques qu’intellectuels.
Cette pièce est en effet pleine d’ambiguïté et de contradictions. Elle utilise un costume associé à un groupe violent qui assassine des personnes de la communauté qui porte les couleurs qu’il reprend. Les couleurs de l’arc-en-ciel reprises sur le drapeau paix élargi le spectre du symbole en opposition à la figure conquérante du vêtement. Ces deux usages sont distincts mais se rejoignent dans une même idée : celle de diversité, de pluralité, et de coexistence. Je force une cohabitation, une dualité tout en créant un court-circuit intellectuel et historique. En tant qu’artiste, je veux créer un alphabet visuel transnational, transgénérationnel tout en ne laissant pas la mainmise de la violence sur des symboles ancrés dans une histoire qui les dépasse très largement et que je veux me réapproprier. Le chapeau pointu historiquement était un symbole pour rapprocher l’humanité du divin.
L’œuvre est d’ailleurs perçue très différemment par les adultes qui vont retrouver la forme glaçante du Ku Klux Klan ou la référence aux pénitents catholiques alors que les enfants, grâce aux couleurs, aux paillettes, vont retrouver leurs déguisements de mages ou autres magiciens. Elle marche sur un fil, équilibriste entre l’horreur et le merveilleux. Le personnage domine le spectateur. L’échelle du costume est démesurée. Il rappelle également les manifestations, la gay pride, la marche des fiertés.
Venant d’une famille de nomades, je créé des déplacements. J’amène cette histoire des arts populaires dans le domaine de l’art contemporain mais souvent, mon travail « fait tâche ». Dans les expos collectives, je suis toujours mis à part, parce que j’ai une esthétique spécifique. Je trouve ça agréable, aujourd’hui, de voir qu’il y a une évolution des arts populaires, ou même un grand retour du clown, ou des métiers de la main, ce qui était snobé lorsque j’étais en école d’art.
L’œuvre présentée ici rassemble toutes les sept couleurs du drapeau sur un seul et même costume, comme une sorte d’épouvantail ou d’étendard qui reprendrait les figures monochromatiques que je suspends habituellement au plafond, comme des boules à facettes. Concomitamment à l’exposition, je présente d’ailleurs au Confort Moderne à Poitiers une immense installation, Pardon pour la lumière, qui rassemble 100 personnages en lévitation dans l’espace, presque comme un numéro de magie. Ce sont eux qui sont pendus cette fois-ci et non plus leurs victimes. Le public est projeté dans un monde onirique, une sorte de rêve ou de cauchemar, selon où l,on se place. Le rôle de la lumière, que l’on retrouve souvent dans mes titres, est déterminant : comme sur scène, elle permet de choisir quoi faire sortir de l’ombre.”
Anne-Charlotte Finel
Sol, 2023
Vidéo HD, 5’59’’
Musique : Voiski
Production Mondes Nouveaux
Courtoisie de l’artiste et de Jousse Entreprise
“Sol, diffusée sur moniteur, propose une tout autre atmosphère. Tournée dans des grottes – des lieux qui m’intriguent profondément – elle explore des espaces souterrains, sombres mais habités de figures et d’animaux. Très minéraux, ces lieux donnent pourtant la sensation d’un corps vivant dans lequel on déambule.
Le tournage s’est déroulé dans trois sites : le Périgord noir, les grottes de Font-de-Gaume et de Combarelles, ainsi que les contre-mines de la forteresse de Salses. J’étais attirée par les deux premières pour leurs peintures préhistoriques et leurs fresques ornées. À Combarelles, la peinture a disparu, mais les gravures subsistent, formant un bestiaire remarquable. Lors de notre visite, la guide faisait apparaître les figures à la lampe torche : un élan, une tête de rhinocéros… Selon l’angle de la lumière, une nouvelle créature surgissait, donnant une impression d’animation, comme un proto-cinéma.
Les parois recouvertes de calcite reflètent la lumière comme un ciel étoilé. Avec ma lampe, comme dans Nuit, j’ai pu faire émerger ces constellations souterraines. Dans ce décor dansent des chauves-souris, généralement silencieuses, sauf lorsqu’elles chassent. Leurs cris aigus, perceptibles à ce moment-là, ont inspiré Voiski pour la bande sonore.”
Anne-Charlotte Finel
Nuit, 2022
Vidéo HD, 4’17’’
Montage : Anne-Charlotte Finel & Elise Lebaindre.
Musique : Voiski
Production LVMH Métiers d’Art
Courtoisie de l’artiste et de Jousse Entreprise
“La vidéo est au cœur de ma pratique. Je cherche à pousser le numérique dans ses retranchements, pour révéler ce que l’image ne dit pas. J’explore cet espace d’indétermination où l’on s’interroge sur ce que l’on voit réellement. Longtemps, j’ai travaillé autour des lisières du paysage et de la nuit. Ces dernières années, je me suis rapprochée du vivant, en particulier des animaux souvent considérés comme « mal aimés ». Ce glissement d’échelle – du paysage aux animaux – m’a permis de conserver un intérêt pour l’image trouble, située à la frontière de la lisibilité.
Mes vidéos sont accompagnées de bandes-son composées par Voiski, producteur de musique électronique avec qui je collabore depuis plus de dix ans. Il crée à chaque fois une composition originale à partir de mes montages. Parfois, je lui propose une direction précise ; d’autres fois, je le laisse libre d’interpréter les images. Ce dialogue permet à l’œuvre de m’échapper par endroits : Voiski en accentue la gravité ou en révèle une légèreté inattendue. Sensible à la texture visuelle, il travaille les basses pour produire une sensation physique, presque corporelle, qui rappelle l’univers des soirées techno.
La vidéo Nuit a été filmée en Floride, à la suite d’une rencontre avec un chercheur d’œufs de crocodiles. Ce dernier se déplace la nuit, lampe torche à la main, pour repérer les pupilles brillantes des animaux. À l’image, le contexte disparaît : ni mare, ni bord, ni arbre. Seule une masse de crocodiles apparaît, en mouvement, dans un étrange ballet nocturne.
Animal préhistorique et prédateur de l’homme, le crocodile fascine. Dans la vidéo, ils semblent nous faire face, comme s’ils nous observaient. En réalité – m’a expliqué l’éleveur qui m’accompagnait – ils nous mesuraient pour évaluer s’ils pouvaient nous dévorer. Cette expérience m’a placée en position de proie. On oublie souvent qu’un animal plus fort peut aussi nous manger.”
Daniel Otero Torres
Borrachero, 2019
Crayons et crayons de couleur sur aluminium
Courtoisie de l’artiste et de Mor Charpentier
“Borrachero est une œuvre que j’ai réalisée en 2019 pour une exposition à Los Angeles. Je me suis inspiré d’une photo très connue de Sady González qui s’appelle Machetes qui a été prise lors d’un soulèvement en Colombie, le Bogotazo. Il a eu lieu en 1948 suite à l’assassinat du candidat à la présidentielle Jorge Eliécer Gaitán du Parti libéral. Cet évènement a transformé le cours de l’histoire du pays. Ça a été le point de départ d’une guerre civile, la Violencia, qui a duré de 1948 à 1960. Cette période fut une référence notamment pour le livre Cien años de Soledad (Cent ans de solitude) de Gabriel García Márquez.
Sur la photo d’origine, on voyait des jeunes gens armés de couteaux, de machettes, de bâtons, qui prennent la rue. J’ai détouré leurs bras et retiré les armes. Il ne reste que les poings, désarmés, qui se lèvent comme dans tout mouvement social. Les éléments sont mis en mouvement par la structure du mobile et rejouent cette sorte de danse que l’on retrouve dans les manifestations.
Les parties des corps sont accompagnées par des fleurs originaires d’Amérique du sud qui s’appellent borracheros, brugmansias en français et angel trumpets en anglais. C’est une fleur très spéciale qui contient de la scopolamine, une substance qui provoque d’intenses hallucinations et peut aussi mener à la mort par intoxication. Elle a été longtemps utilisée pour des rituels de différentes communautés, comme les Muiscas, une communauté précolombienne de la région de Bogotá. À partir du XIXème siècle elle a été exportée aux Etats-Unis où elle a été acclimatée pour des raison décoratives. C’est une fleur à la fois accessible et dangereuse qui porte dans ses pétales une sorte de douce violence.
J’ai associé ces fleurs, qui décorent aujourd’hui les rues des villes des États-Unis, à ces corps du Bogotazo pour signifier les rapports de force, de domination et de contrôle entre la Colombie, mon pays natal, et les États-Unis, qui ont joué un rôle prédominant dans son histoire politique.
Les fragments de la photographie sont dessinés en noir et blanc, au crayon graphite, alors que les fleurs sont rehaussées au crayon de couleur. Tous les éléments sont tracés sur des plaques d’aluminium. Je n’utilise jamais directement les photographies, qu’elles soient des archives ou des clichés que j’ai pris moi-même. J’ai besoin de les traduire par le dessin : le graphite apporte aux images une minéralité, une matérialité qui les rend présentes.”
Émilie Pitoiset
Tainted Love 08, 2022
Tirage numérique pigmenté, pigment blanc, 60 x 85 cm
Courtoisie de l’artiste et de Klemm’s (Berlin)
“Mon travail commence là où les corps chancellent. Je m’attache à ces instants fragiles, quand l’équilibre devient incertain et que le monde peut basculer.
En 2008, j’ai découvert les marathons de danse organisés aux États-Unis pendant la Grande Dépression. Des couples peuvent postuler pour danser jusqu’à l’épuisement contre de l’argent, jour et nuit, parfois des mois entiers. Souvent organisés par des directeurs de casinos, ces concours transformaient la fatigue en spectacle.
Dans les archives, j’ai surtout retrouvé des scrapbooks de fans, des photos anonymes, des articles de journaux. Ces fragments m’ont conduite à enquêter : qui étaient ces danseur·ses ? Comment pouvaient-ils tenir ? Quelles musiques rythmaient leurs pas ? Quelles règles encadraient ces concours ? Pourquoi tant d’images demeuraient-elles anonymes ? En les observant, j’ai appris à lire la fatigue, les relais, les appuis déplacés pour rester debout.
J’ai tracé sur ces images des lignes de force qui révèlent la manière dont les corps se maintiennent — en écho au point de fuite de la peinture de la Renaissance mais, cette fois, comme une partition chorégraphique.
De ce travail est né Where Did Our Love Go?, une pièce chorégraphique coproduite par le Centre national de la danse, le Centre Pompidou, Bozar à Bruxelles et le Stuk à Leuven. Comme souvent dans ma pratique, l’image a glissé vers le mouvement, la vidéo et la scène.
Au-delà des marathons, ce qui traverse mon travail est le caractère cyclique des crises et leur empreinte sur les corps. La Grande Dépression, la crise du Sida qui a marqué mon enfance, ou encore la crise des subprimes en 2012, révèlent une même logique d’usure et d’endurance. Même la musique en porte la trace : du « all night long » des années 1980 à Britney Spears chantant Till the World Ends, l’injonction n’est plus de danser jusqu’au bout de la nuit, mais jusqu’à la fin du monde.
Daniel Otero Torres
En la ciudad de la furia, 2021
Gravure, 61 x 46 cm
Produite avec les éditions R.L.D.
Courtoisie de l’artiste et de Mor Charpentier
“J’ai réalisé cette gravure sur cuivre en 2021 dans le cadre d’une exposition à Drawing Lab à Paris. Elle représente une célébration qui réunit une foule de différents personnages. On y retrouve des figures mythiques précolombiennes — l’anaconda et le jaguar — des membres de ma famille, ainsi que trois révolutionnaires sandinistes. Au centre du dessin, iels soutiennent un grand vase dont jaillissent deux bras agitant des drapeaux noirs constellés d’étoiles, symbole d’une union qui dépasse les nationalités.
L’assemblée se tient sur une place, face à des immeubles de Carthage, une ville de Colombie où a vécu ma sœur. Les palmiers qui dessinent son skyline viennent d’une photo que j’avais prise à Los Angeles. On oublie souvent que cette plante devenue symbole de la « cité des anges » a été importé du monde entier ! Les personnages au premier plan, avec leurs portables ou leurs bugs — l’un d’eux se répète comme à la suite d’un glitch d’image générée par l’intelligence artificielle — jouent un rôle de passerelle avec le temps présent. Ils rattachent à aujourd’hui une image qui est composée de plusieurs moments historiques de révoltes à travers le monde.
En 1975, dans son livre Woman’s Creation – Sexual Evolution and the Shaping of Society, l’anthropologue Elizabeth Fisher a défini le concept de « carrier bag theory of human evolution » (la théorie du sac panier pour l’évolution humaine). Selon elle, avant même les outils de chasse, le premier dispositif culturel utilisé par les humains fut un contenant, qui permettait de transporter la nourriture de l’endroit où elle était trouvée jusqu’au lieu de vie. Le vase est un outil partagé par toutes les cultures du monde. La silhouette du vase, dessinée en creux des corps et du paysage, laisse un espace vide que le public peut remplir avec son imagination.”
Rozy Tergemina Sapelkine
Les trois sucré·es, 2024
Pastel sec, bois contreplaqué, 200 x 160 x 150 cm
Courtoisie de l’artiste
“ La pièce qui représente un passe-tête s’appelle Les trois sucré·es. C’est une sculpture en bois avec des dessins au pastel qui reprend la forme des passes-têtes qu’on retrouve dans les fêtes foraines, avec trois ouvertures pour des visages. Elle propose au public un jeu, en l’invitant à se transformer dans une œuvre qui s’inscrit dans une tradition d’art populaire.
Les motifs représentés sur le dessin sont inspirés du monde végétal – des plantes au goût sucré – et de gourmandises de la Réunion d’où est originaire ma famille maternelle. La première forme qu’on devine sur la gauche, rougeâtre, fait référence aux glaces Adelis, une marque distribuée sur l’Île. Au milieu, on peut identifier la plante qui s’appelle « liane de feu », plus orange. Au-dessus du trou pour le visage, il y a une découpe en bois qui reprend la silhouette du pois sucré, une sorte de tamarin qui n’est pas comestible par l’humain mais que les insectes aiment beaucoup. Le dernier visage se glisse dans une fleur qui ressemble à une gueule de loup, une fleur qu’on trouve aussi en Europe et que j’ai toujours aimée dans mon enfance.
L’idée de ce passe-tête est de mélanger des formes issues du monde végétal de ma terre d’origine avec celles du divertissement et des célébrations populaires qu’on retrouve dans la fête foraine, le théâtre de rue, les kermesses, les carnavals et toutes sortes de célébrations accessibles à toustes, enfants adultes et personnes âgé·es. Les motifs présents insistent sur la place fondamentale de la nature, des plantes et du cycle des saisons dans les fêtes et les rituels collectifs.”
Sonia Saroya et Edouard Sufrin
Les Lucioles, 2015-2025
Laiton, composants électroniques
Réalisées avec Hugo Devynck, Alexis Fernandes, Hélène Bernard, Léa Dreyer, Mathilde Lalouette
Courtoisie des artistes
“L’installation Les Lucioles est née il y a une dizaine d’années, dans certains parcours dans l’espace urbain et souterrain. C’est une référence au livre de Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, qui est lui-même en lien avec le texte de Pier Paolo Pasolini, La disparition des lucioles. C’est un bouquin qui nous a beaucoup touché·es, à un moment où on avait une petite déprime au sujet de notre manière d’être au monde et dans le milieu artistique, quel est son sens, etc.
Dans son texte, Pasolini écrit que les lucioles disparaissent à cause de changements d’abord écologiques dans sa région, et aussi de changements politiques puisqu’il en fait une métaphore des êtres humains et de la disparition des voix dissidentes. C’est un texte très pessimiste. Didi-Huberman en fait une relecture en disant que les lucioles sont allées se cacher et ont eu besoin de s’extraire de ce qu’il va appeler « la lumière » et qu’elles font persister une culture populaire de cette manière, par la mise en réseau et la clandestinité. Elles se font plus discrètes et continuent d’agir. Cette métaphore résonnait avec les expos et manifestations artistiques hors circuit que nous organisons pour créer des espaces de liberté autonomes… Et avec les moyens du bord, notamment dans les souterrains de Paris qui permettent de bien jouer avec la lumière ou le son et de proposer des conditions d’immersion intéressantes pour le public.
Du point de vue de la résistance, on ne sait pas trop ce que ça change, ni si c’est efficace, mais on a quand même l’impression d’essayer de ne pas rester dans les sentiers battus et de trouver des espaces de libertés, de s’auto-organiser et de trouver des formes de survivance.
On s’écarte de la lumière pour exister. Finalement, se dire qu’il y a des scènes underground, ou les scènes alternatives qui disparaissent parce qu’il n’y a plus de lieux ce n’est pas totalement vrai. Il se passe des choses, il faut juste arriver à les voir. Les différentes instances de médiatisation surexposent tellement certaines choses qu’on finit par ne plus voir les autres.
Ces lucioles sont basées sur un petit circuit très simple et bien documenté, conçu par Forrest Mims, un journaliste passionné d’électronique dans les années 60-70. Il avait créé de très beaux carnets faits à la main, qu’on peut encore trouver en ligne. L’un d’eux portait sur la puce 555, à la base de nombreux petits montages DIY aujourd’hui largement diffusés sur Internet. Ce circuit est une porte d’entrée idéale : on peut s’y initier autour d’une table avec des enfants de 5 ans comme avec des adultes de 70 ans. Ça devient vite un prétexte pour discuter !
L’idée est de casser le rapport sacralisé à la technologie et de montrer que tout le monde peut mettre les mains dedans, comprendre, bricoler, et se réapproprier ces outils pour gagner en autonomie. Ça ouvre aussi sur des discussions de fond autour de l’écologie, des technologies, de la résistance, selon les groupes et les contextes. Dans les ateliers, on prend le temps. Parfois les enfants restent la journée entière, à expérimenter, apprendre, échouer, recommencer et discuter.
Techniquement, le but est de fabriquer un petit circuit qui produit de la lumière ou du son. Certains peuvent même interagir : la lumière d’un module influence la résistance d’un autre, ce qui crée de petites situations de jeu collectif. On utilise des plaques de prototypage, et parfois des circuits imprimés portant des citations, pour lier pensée et objet. Les versions finales sont réalisées en laiton avec des techniques de bijouterie, et souvent dans un cadre collectif car plusieurs personnes participent à la fabrication. Chaque luciole devient le fruit du temps passé ensemble.
Les lucioles émettent de la lumière pour communiquer entre elles. Ici, elles existent parce qu’il y a eu un temps de partage et de transmission. Et cette transmission de savoir-faire est fondamentale dans nos vies d’artistes. Nous savons faire des choses parce qu’on nous les a transmises, et c’est précieux de pouvoir les transmettre à notre tour.”
Lou Fauroux
W4TCH0UT (CH.I) LUCKY, 2025
Vidéo, 4’9”
Courtoisie de l’artiste et de la Galerie Exo Exo
“W4tch0ut est le premier chapitre d’une Saga sur Britney Spears. C’est une pièce qui se rattache à The Internet Collapse series, une série de films spéculant autour d’un futur proche dans lequel, à cause de conflits géopolitiques et d’épuisements de ressources, Internet s’arrêterait.
Dans cette série, il y a différents épisodes. Dans le prologue, WhatRemains, Genesis, Mark Zuckerberg se fait hacker et détruit l’humanité suite à sa quête d’immortalité.
Dans le premier chapitre ensuite (Vol.1), The Porn Selector, l’ex pornstar Kasey Warner, désormais productrice, se demande comment elle va continuer à vivre et vendre ses films pour adultes, alors qu’Internet s’apprête à disparaître complètement.
Le deuxième épisode (Vol.2) parle d’une influencer française, Pj Horny, qui est amoureuse d’une autre influencer américaine, Jenna. A l’annonce prochaine de la fin d’Internet, et par ricochet, de l’aviation, elles vont devoir soit se retrouver IRL [in real life : dans la vie réelle] très vite, au risque de peut-être ne plus jamais se revoir. C’est une histoire d’amour sur leur possible retrouvaille dans ce contexte dystopique.
Autour de ces épisodes, il y a des sculptures, des installations, des items qui font partie de leur écosystème, dont W4tch0ut, une vidéo qui est basée sur des clips de Britney Spears et sur sa vie qui a été très médiatisée. C’est une séquence composée de remakes de clips, de morceaux de vie et représentations de Britney par pleins de points de vue de caméras de surveillance. Comment elle a été regardée, surveillée par un regard patriarcal qui en même temps ne voit pas tout. Une expression anglaise résume ça à la perfection : hiding in plain sight [Se cacher à la vue de toustes].
L’installation joue beaucoup sur qui regarde et qui est regardé·e. La video ressemble à un mur de caméra de surveillance, avec 4 à 12 pistes synchronisées. La même scène se produirt en boucle avec l’influencer protagoniste de l’épisode 2 de la série The Internet collapse, PJ Horny, qui joue Britney, comme une fanfiction, une réinterprétation de moments de vie connus et diffusés dans les 20 dernières années.
Les scènes sont recomposées et animées en 3D, en s’approchant des décors réels utilisés dans les clips ; le premier chapitre diffusé ici se concentre sur le clip. C’est un rendu vidéo de cgi, de l’animation 3D qui tourne en boucle. Avec la 3D je peux tout faire et tout voir. Je peux créer une scène dans laquelle je peux me promener et prendre n’importe quel point de vue. Je peux reconstituer la réalité de A à Z, choisir mes angles de vue et le comportement des personnages. Je récrée des décors en 3D et je vais ensuite filmer à l’intérieur les personnages et les situations que je crée. Dans la vidéo, il y a une scène principale qui se passe dans le décor de la scène principale du clip Lucky, un morceau que j’aime beaucoup. La bande son aussi est une reprise de la chanson, ponctuée de drones et de glitchs et d’un soundtrack modifié d’Arca Give me the gun qui est une ballade qu’elle n’a jamais vraiment officiellement sortie.
Lucky est l’un des deux seuls morceaux, avec Everytime, que Britney a écrits. Il parle beaucoup de son rapport à l’industrie de la musique, au fait d’être exposée, à la fame [célébrité] et à sa solitude. Ce sont ses sentiments mais en même temps ce sont aussi des émotions personnelles. Dans l’ensemble de mes films, l’enjeu de mes personnages, c’est leur rapport à la solitude.
L’influenceuse qui personnifie cette fanfiction s’appelle PJ Horny. C’est une personne réelle dont la vie personnelle et professionnelle est entremêlée avec le personnage publique PJ Horny. Elle raconte sa vie et la remet en scène en s’adressant à ses followers. Elle n’a pas des millions de followers mais elle est très suivie par un cercle local. Je vois ça comme une nouvelle façon d’être publique en ligne, à une échelle locale et politiquement engagée.
Il y a quelque chose que j’aime bien dans ce rapport, entre l’expérience individuelle, personnelle, et l’histoire collective. Et comment elles se répondent entre elles : l’histoire de Britney Spears et celle des gens qu’elle a touché·es, avec qui iels ont grandi, en la regardant évoluer sous plein d’angles. Ce n’est que dans les 4-5 ans dernières années qu’on a appris ce qu’elle a traversé avec la déviance du tutorat de son père, son exploitation, le contrôle sur son image, son corps, sa personne et ce même si on en était abreuvé·es d’images la concernant. Cela a été mis à la lumière du jour grâce aux internautes.
La scène principale se déroule dans le décor du clip Lucky, qui est à son tour un décor de chambre d’hôtel qui tombe au fil de la musique pour rendre compte du tournage. La mise en abyme d’une mise en abyme. Je l’ai reproduit à l’échelle, avec des matériaux au plus ressemblant, en modifiant tout simplement le personnage principal et en reprenant ses mouvements. Sachant qu’elle a été tellement représentée et instrumentalisée, j’aime l’idée de parler de son histoire, mais avec quelqu’un d’autre. Ça donne du recul. D’autant plus qu’une autre personne la rejoue, se la réapproprie.
Des caméras de surveillance sillonnent l’espace de l’expo. On joue avec la place du regardeur qui se demande si c’est lui qui regarde ou bien s’il est regardé. Un jeu de voyeurs voyeuristes observés. On justifie le fait de surveiller, de traquer et de data-miner sous prétexte de protéger, pour assurer la sécurité. Qui protège qui ? Je pense que cette installation, si elle doit être résumée, parle de la surveillance patriarcale. Qui régule les corps des gens, les mouvements ? C’est un outil de contrôle.
Dans le titre, le A et le O sont remplacés par des chiffres. Je fais souvent ça dans mes notes, ou dans certaines discussions, pour contourner la compréhension par l’IA. D’où le titre, qui n’est pas lisible forcément par une IA / algorithmes. W4tch0ut : “(fais) attention”.
Vous allez retrouver (le début) la suite des aventures de PJ Horny au cours de la saison du Centre culturel. On va voir si PJ va retrouver son amoureuse ou pas. Toutes les histoires d’amour lesbiennes dans la culture populaire sont toujours punies à la fin. Il y en a une qui meurt, une overdose, elle “retourne” avec un homme, etc. C’est la punition divine qui vient du Hayes Code du cinéma hollywoodien et de l’homophobie plus généralement. Donc petit spoil : pour une fois… Ça finira bien.”