Un site de la Ville des Lilas

NOIRBLANC, le pouvoir des mots

« Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots.
Nous taillons le langage jusqu’à l’os. […] Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue
est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin, nous rendrons littéralement impossible
le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. […]
La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. »
Syme, employé du Service des Recherches au Ministère de la Vérité
George Orwell, 1984


Dans son célèbre roman 1984, George Orwell identifie le contrôle du langage comme l’un des principaux leviers du pouvoir. Le régime totalitaire de Big Brother met en place une novlangue (nouvelle langue) qui lui permet de reconfigurer le réel, anéantissant toute possibilité de dissidence. Le Ministère de la Vérité est chargé de cette politique linguistique : ses fonctionnaires simplifient la langue en supprimant toute nuance de son vocabulaire et sa complexité grammaticale. Ils vident les mots de leur sens courant, neutralisant ainsi leur capacité à décrire les choses. Le dicible et le pensable, affirme l’auteur, sont étroitement liés : contraindre la langue signifie contrôler la pensée.

Noirblanc est le mot-clé de cette révolution cognitive. Oxymore issu de la novlangue, ce terme signifie contre toute évidence que le noir est blanc, si Big Brother l’exige. « Il signifie aussi la capacité de le croire, écrit Orwell, voire d’en être sûr, et d’oublier du même coup qu’on a pensé le contraire. Cela demande une modification continue du passé [...] rendue possible par le système de pensée qui englobe tout le reste, et qu’on appelle [...] le doublepenser ».

En empruntant ce néologisme orwellien, l’exposition Noirblanc réunit une sélection d’œuvres faisant des mots l’objet d’une réflexion à la fois poétique, plastique et politique. Issues du travail d’artistes aux horizons multiples actifs des années 1960 à nos jours*, ces œuvres questionnent les enjeux que revêt le langage dans la structuration de la pensée individuelle et collective. Des slogans politiques à l’information twittée, des autodafés aux formules du marketing, de la novlangue à la poésie, quel est le pouvoir des mots ?


* Maja Bajevic, Raphaël Denis, Jean-François Guillon, Ernest Pignon-Ernest, Emilio Isgrò, Barbara Kruger, Maria Lai, Lucie Picandet, Julien Prévieux, Emmanuel Régent, Jacques Villeglé