« J’ai envie de sortir, de courir dans ce soleil joyeux qui répète : tu es libre. Douceur de ne plus attendre,
de ne plus dépendre d’une autre volonté. Personne ne m’enlèvera plus cette douceur. »
Goliarda Sapienza, L’Art de la joie, p. 353-354 (Editions Le Tripode)
Jeudi 29 janvier de 17h à 22h, le Centre culturel Jean-Cocteau inaugure Feux de joie, le deuxième chapitre de sa saison d’art contemporain BOUM ! qui réfléchit à la fête comme espace du faire ensemble. Co-curatée avec la commissaire invitée Marianne Derrien, l’exposition réunit les œuvres de quatorze artistes de différentes générations et nationalités autour d’un roman fondateur : L’Art de la joie.
Écrit entre 1967 et 1976 par Goliarda Sapienza (1924–1996, IT), publié à titre posthume en 2005, ce livre raconte l’histoire de Modesta, née en Sicile le 1er janvier 1900 et déterminée à vivre contre toute convention sociale et politique de son temps, choisissant ses ami·es, ses amours et ses combats. Sans chercher à illustrer ce roman d’initiation — biographie fictive et critique sociale — , l’exposition Feux de joie fait écho aux grandes étapes de vie, intime et politique, de sa protagoniste : l’éloge de l’apprentissage et de la transmission, le goût de la révolte, la résistance aux oppressions sociales, le choix de ses amours et affects, l’errance, mais aussi l’isolement et l’enfermement. Réactivant l’histoire des lieux — l’hôtel d’Anglemont a accueilli un pensionnat pour jeunes filles —, les œuvres invitent à une échappée joyeuse, libre et étincelante.
Allumés lors de réjouissances populaires et ancestrales, les feux de joie marquent les changements de saison dans de nombreuses cultures. L’action des flammes est paradoxale, détruisant et régénérant les sols agricoles. Construite et attisée comme un feu, la joie est une quête personnelle et une force transformatrice collective. Dans l’exposition, elle relie les œuvres des artistes, à l’image des œuvres-performances de Maria Lai, doyenne de cette famille choisie qui accueille le public au Centre culturel.
À l’intérieur commence une cavale dans un coupé aux sièges calcinés (Stéphanie Cherpin), lancé entre des pylônes électriques où nichent des papillons merveilleusement mutants (Liên Hoàng-Xuân). Rien ne peut arrêter cette échappée, même une borne routière en plastique métamorphosée en une étrange plante carnivore (Anita Molinero).
Nos cœurs palpitent, notre respiration s’accélère (Hyewon Mia Lee) dans la deuxième salle. Les corps se rapprochent, s’aiment, puis se perdent et s’oublient, contre toute forme de possession (Niki de Saint Phalle). Comme Modesta dans le livre, la stratégie de la joie* est celle des alliances animées d’un “feu intérieur” (Apolonia Sokol) : c’est dans la relation à l’autre — amoureuse, amicale et politique — qu’il est possible de réécrire son destin. C’est en refusant les assignations que l’on peut entraîner les autres avec soi.
Le feu de la colère s’embrase dans la troisième salle : les monuments s’écroulent sur leurs fondations (Mirella Bentivoglio), la mer et le feu s’allient contre ce qui nous abîme et nous domine (Louisa Marajo), des prisonnières dansent sous le soleil joyeux de la promenade (Pauline Curnier Jardin).
Enfin, des voix en chœur s’élèvent des campagnes (Alexiane Trapp) dans la dernière salle, comme lors des fêtes de solstice, hymnes à la transformation et au mouvement (Marina Faust). Elles chantent la solidarité au-delà des générations et des origines, l’art de la joie contre toute construction sociale immuable (Maïssane Alibrahimi). Un visage couvert de boue, tel un double de Modesta, nous fixe droit dans les yeux (Agnès Geoffray). Résonne alors en nous cette dernière phrase du livre : « Raconte, Modesta, raconte.** ».
* Paul B. Preciado. « La joie est une technique de résistance », Interviewé par Apolline Bazin, Manifesto.XXI, 29 juin 2020.
** Goliarda Sapienza, L’Art de la joie, p.798 (Ed. Le Tripode, 2015).
Espace culturel d’Anglemont
35 place Charles-de-Gaulle, 93260 Les Lilas
Métro ligne 11, Mairie des Lilas
Bus : lignes 105 et 125 / Velib
Horaires d’ouverture : Lun.-Ven. 10h-22h Sam. 10h-17h
Horaires pendant les vacances scolaires : Lun.-Ven. 10h-21h Sam. 10h-18h
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